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Chapitre 3

Konserthuset, Stockholm, Suède

Je fais tout mon possible pour rejoindre la scène. Seulement voilà : je ne peux pas sauter du second balcon sans finir comme Halais.

Le public est évacué et le courant ne me laisse que peu de choix. Juste avant la sortie j'arrive à me glisser sur le côté pour revenir vers la salle discrètement.

Elle est déjà presque vide. La police suédoise est arrivée.

Une brigade devait déjà être sur place pendant la cérémonie. Je m'approche de la scène mais un homme se met immédiatement en travers de mon chemin en m'indiquant poliment quelque chose en suédois.

Je lui réponds en anglais :

— Je suis de la police française, vous pouvez me laisser passer ?

— Attendez ici.

Il se retourne et appelle un de ses collègues. Probablement son chef. Il lui dit quelque chose que je ne comprends pas. Ce dernier répond par une question dont je comprends deux mots "Franska Ambassadorer".

L'ambassade Française a forcément été mise au courant. Si elle n'est pas déjà sur le chemin, après tout l'évènement était rediffusé en direct.

— Vous êtes de l'ambassade de France ?

— Non, mais je…

— Vous avez une accréditation spéciale ?

— Non plus, je…

— Alors vous n'avez rien à faire ici. Appelez votre ambassade pour obtenir une autorisation.

Sur ces mots il invite deux de ses collègues à m'empoigner. Avant même que je puisse répliquer quoi que ce soit, je suis entraîné vers la sortie.

— Hé ! Ce costume m'a coûté un bras ! Je peux marcher !

On me relâche et je continue, légèrement déséquilibré, jusque dehors.

* * *

À l'extérieur, sur la place qui fait face au Konserthuset, je retrouve tout le monde éparpillé en petits groupes. Si quelques invités sont déjà rentré chez eux, beaucoup sont abasourdis et regardent les lieux du drame comme s'ils pouvaient voir quelque chose à travers les murs.

Quelle sera la suite du programme après un tel évènement ?

La journée devait se terminer par un repas et un bal. Pour le moment, les organisateurs n'ont encore rien annoncé. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils doivent être débordés.

Je suis moi aussi sonné. J'en ai vu des situations délicates : des personnes violentes, des corps, parfois en très mauvais état. Mais voir quelqu'un mourir devant soit fait toujours quelque chose.

Endurci par le métier, je reprends vite mes moyens.

 

Maintenant je suis surtout frustré par la situation. Il faut que j'en sache plus.

Qui a poussé Halais du haut de la passerelle ?

Car il y a forcément quelqu'un qui l'a poussé ! Qui mettrait fin à ses jours à un moment pareil, après avoir reçu la sacralisation d'une vie entière ?

Et pourquoi diable serait-il monté sur la passerelle ?

Quand et comment a-t-il quitté la scène sans que personne ne s'en aperçoive ?

Au moins, cette dernière question avait une réponse. Pendant toute la cérémonie, les lauréats étaient assis face au public, aux côtés de la famille royale.

Difficile de se lever sans être vu.

Je me suis d'ailleurs dit qu'avec leur âge avancé, ils avaient probablement fait la queue devant les toilettes avant de monter sur scène. C'est juste avant la fin qu'il s'est éclipsé. Lorsque tout le monde s'était levé pour s'échanger des poignées de mains et des chaleureuses félicitations.

 

Je penses brièvement aux autres lauréats. Le plus beau jour de leur vie devenu un cauchemar. J'ai un peu de peine pour eux.

Peut-être que Amadori et Planck, les collègues de Halais, savent quelque chose. Mais je ne sais absolument pas où ils ont étés transportés. Probablement mis sous protection. Impossible pour moi d'échanger avec eux.

Je décide de faire le tour du bâtiment. Peut être qu'il y aura une fenêtre pour entrevoir quelque chose ou une autre entrée. Je n'ai pas trop d'espoir. Même s'il doit y avoir une entrée pour les artistes à l'arrière du bâtiment, je me ferai aussitôt expulser.

Plusieurs camionnettes sont stationnées sur le côté de la place. Des dizaines de personnes en costume rangent du matériel électronique. Des caméras, des micros, des câbles et d'autres appareils. Des grosses boites métalliques sont entassées un peu partout.

Ça doit être les équipes techniques des chaînes de télévision.

Ils rangent le matériel d'enregistrement et de rediffusion. Tout a été filmé, et mieux que ça, tout à été filmé sous au moins cinq angles différents !

 

Je m'approche d'un des groupes qui semble parler anglais. Je demande à un homme d'une trentaine d'année, cheveux longs, barbe mal rasée, qui semble moins désorientée que les autres :

— Bonjour, quelle histoire, vous ne filmez plus ?

Il me regarde et répond avec un fort accent suédois.

— Si, si, ils sont deux sur la place en caméra main et micro cravate. Normalement on ne s'occupe pas de ce genre de choses mais la chaîne veut récupérer des images quand même. Par contre on nous a demandé d'arrêter le direct. Alors on range. Ça fait pas mal de matériel.

— Vous étiez dans la salle tout à l'heure ? Vous ne semblez pas trop sous le choc.

— Oui, on y était tous pour installer et filmer. Je viens d'une autre équipe, plus terrain et faits divers. J'ai l'habitude de filmer des choses difficiles, des accidents, des incendies, des catastrophes des choses comme ça.

Il prit une petite pause.

— J'étais là en 2025 à Örebro.

— La fusillade ?

— Oui.

— Vous avez vu ce qu'il s'est passé aujourd'hui ?

— Moi non. Je filmais les Nobels. Pas le bon angle. Mais John filmait la salle. John ?

Un homme à peine plus âgé nous rejoint.

— Ça va pas se ranger tout seul, Bastian. Qu'est ce qu'il y a ?

— Tu as filmé la passerelle, non ?

— Oui, j'étais à la caméra salle, enfin, je filmais la salle, la réaction du public, les personnalités, tout ça. Et quand on ne nous demande pas à l'oreillette de filmer quelque chose en particulier, c'est un peu notre job de trouver ce qu'il y a d'intéressant à filmer. Des personnalités. Une personne émue. Une famille. Une tenue particulièrement remarquable.

— Vous êtes entraîné à repérer les choses qui sortent de l'ordinaire.

— Exactement. J'ai vu quelque chose bouger au niveau du plafond. J'ai jeté un coup d'œil et, comment dire, j'ai tout de suite vu à sa démarche que c'était quelqu'un d'âgé. Pas un technicien. J'ai juste eu le temps de réorienter la caméra. Je l'ai peut être eu deux ou trois secondes dans le cadre. Puis il a sauté. Juste comme ça.

— Vous voulez dire qu'il n'y avait personne d'autre ?

— Ah, non, non il s'est penché, il a basculé, et c'était fini. Et ce n'était pas un accident non plus. Il a sauté.

Le regard de John se perd alors dans le vague. Après quelques secondes il prend une caisse et part la charger dans le camion.

Bastian s'apprête à faire de même mais se retourne vers moi :

— Le tout rediffusé en direct dans le monde entier. Il y en a qui se laissent mourir caché ou loin de tout, et d'autres qui aiment le grand spectacle. D'un autre côté, on s'en souviendra de ce Sébastien Halais. À croire que le prix Nobel ne lui suffisait pas pour entrer dans l'Histoire.

Il prend à son tour une caisse et me laisse seul à mes pensées.

 

Je vois sur l'une des boites métalliques une cravate noire enroulée à la va-vite.

Personne ne faisant plus attention à moi ; je la prend discrètement.

J'ai une idée.

* * *

Une voiture noire vient de se garer devant la place. J'entends quelque chose de familier : des voix françaises.

Je me retourne. Cinq personnes, trois hommes et deux femmes. Tous en costumes et cravates. Ils se dirigent à pas décidés vers le Konserthuset.

Je n'ai pas dit que c'était une bonne idée.

J'enlève mon veston et mon nœud papillon blanc que je plis rapidement et pose sur un banc.

C'est même une très mauvaise idée.

Je rentre l'arrière de ma veste de costume dans le pantalon pour la raccourcir et enfile la cravate.

Si Pollet me voyait, je n'ose pas imaginer ce que je me prendrais à la figure.

Trop tard.

J'ai presque rattrapé le petit groupe. J'avance d'un pas décidé vers l'entrée.

Le groupe arrive devant l'entrée, l'homme en tête se tourne vers le policier qui garde la porte :

— Bonjour monsieur, je représente l'ambassade Française à Stockholm, je vous suis ?

— Bonjour monsieur, bonjour messieurs dames.

Le policier semble hésiter brièvement avant de se ressaisir.

— Oui, tout à fait, suivez-moi.

Ce n'est donc pas cinq, mais six personnes de l'ambassade qui entrent avec assurance.

Bien qu'il n'y ait pas de quoi être fier, j'émets un petit rire intérieur en me dirigent vers la scène.

Mission réussie.

Personne ne m'a remarqué pour le moment.

Avant d'arriver sur scène, un autre policier suédois plus haut gradé nous arrête pour nous donner un point sur la situation.

— Monsieur Ekman, je suis Cyril Berengar, agent consulaire de l'ambassade de France dans votre pays. Mon passeport. Et mon équipe.

— J'ai bien reçu l'appel de Monsieur le Ministre. On m'a demandé de vous faire un résumé de la situation avant de voir la victime. Vous êtes nombreux.

— La situation est particulière. Nous devons voir le corps dès que possible.

— Sébastien Halais, 67 ans, a chuté d'une hauteur de dix mètres. Mort sur le coup. Tout converge vers un suicide, les séquences vidéos que nous avons pu visionner le confirme.

— Une raison privilégiée ou des notes pour s'expliquer ?

C'est à ce moment-là que mon téléphone décide de sonner.

Heureusement, en mode vibreur. On est en 2029 quand même.

Je prend l'appel et m'éloigne du groupe.

L’officier suédois jette un coup d'œil vers moi, mais sans plus. Après tout, ça ne doit pas être très surprenant de voir un membre de l'ambassade recevoir un coup de fil dans une telle situation.

C'est parfait pour m'éclipser.

 

— Allô ?

— Legrand, c'est Pollet, je viens d'apprendre ce qu'il s'est passé. Écoutes-moi bien. Tu ne fais rien. Absolument rien. Si ce n'est pas déjà fait, tu rentres à l'hôtel et tu penses à autre chose. Bon dieu ! Bien sûr que tu n'arriveras pas à penser à autre chose. Passes autant de temps sur Internet que tu le souhaites. Mais tu ne t'approches pas de… C'est où que ça c'est passé ?

— Le Konserthuset.

— Oui, là, c'est ça. C'est calme autour de toi. Tu es à l'intérieur ?

Si je dis la vérité, je suis mort.

— Je suis rentré à l'hôtel, j'essaye d'en savoir plus en ligne.

Court silence.

— OK. Bon. Je compte sur toi. C'est vraiment le merdier cette affaire.

Il vient de raccrocher.

Essayons donc d'en savoir plus "en ligne".

 

Ce court appel m'a permis de discrètement rejoindre la scène où se trouve le corps inerte du chercheur français. Je suis un peu plus proche que tout à l'heure.

Halais est couché sur le ventre. Le visage enfoncé dans le bois de la scène. Je n'ai vraiment pas envie de voir ce à quoi il ressemble. Ses bras et jambes sont dans une position étrange, les os brisés lors du choc.

Il semble être tombé à plat ventre.

À côté de lui, je vois une enveloppe cachetée. Une grande enveloppe de couleur vert foncé, carré, assez atypique.

Elle se trouve proche du bras du chercheur. Peu probable qu'elle soit tombée d'une poche de sa veste. Tout porte à croire que c'était sa dernière lecture avant le grand saut.

Mais ça ne tient pas.

L'enveloppe est fermée, scellée par le cachet de cire rouge.

L'ambassade entre sur scène en suivant le policier suédois de tout à l'heure.

Je me retire dans un coins de la salle. Proche d'une sortie.

— Puis-je voir cette enveloppe ?

— Je… C'est une pièce à conviction, pour le moment, nous n'avons rien déplacé. Nous pourrons l'étudier au laboratoire ?

— Je crois que vous avez reçu des ordres de votre ministre. Et nous avons reçu des ordres du nôtre. Vous pourrez la récupérer par la suite.

— Très bien, suivez-moi.

Tout cela ne me semble pas très protocolaire.

Je ne suis qu'à deux doigts d'être repéré et de finir en cellule suédoise. Même s'ils ont de bonnes prisons, ce n'est pas de là bas que je résoudrais cette histoire.

D'un autre côté, j'ai une occasion de voir ce qu'il se trouve dans cette enveloppe.

Un agent de la police suédoise soulève délicatement l'enveloppe avec des gants en latex. Il la pose sur une table et procède au décachetage.

Il soulève le carré de papier plié à la vue de tous.

Puis ouvre le plis supérieur.

Écarte l'intérieur de l'enveloppe.

La retourne pour faire tomber le contenu.

Mais l'enveloppe qui était encore il y a quelques secondes soigneusement scellée est entièrement vide.