Commissariat de l'Orangerie, Strasbourg, France
Trois semaines. Trois longues semaines pendant lesquelles Pollet ne m'a pas accordé une seconde. Il a soigneusement organisé mon agenda pour m'occuper au maximum. Il a même ressorti des anciennes affaires qui, à l'époque, m'avaient particulièrement captivées.
Et il a raison. Lorsque j'ai des questions sans réponses, il faut que j'aille au bout. Pollet sait que s'il me laisse m'enfoncer dans le sujet Sébastien Halais, je ne ferai rien d'autre. Et il a quand même besoin de moi sur d'autres choses.
Je n'ai pas non plus réussi à poser de congé. Soit disant, nous sommes dans une "période chargée". Tu parles. Encore une excuse pour me faire oublier Halais. J'ai même dû faire des heures supplémentaires les deux derniers week-ends !
Sans compter les fêtes de fin d'année. Mes amis, ma famille, ils m'ont tous traîné loin de mon mystère Sébastien Halais, contre mon gré. Les raclettes étaient excellentes.
J'ai bien essayé de convaincre Pollet de discuter avec la Procureure et ouvrir une enquête officielle chez nous. Pour le moment, je me suis pris un mur. Même à Noël, Pollet ne fait pas de cadeaux.
En famille, je n'ai habituellement pas une minute à moi. Mais cette fois ci j'ai quand même trouvé un peu de temps pour réfléchir et faire des recherches sur Internet.
Concernant la partie réflexion : il n'y a pas encore eu de communiqué officiel concernant la cause du décès de Halais. Ce qui veut dire qu'une enquête est en cours quelque part. Raison de plus pour que Pollet ne discute pas avec la Procureure j'imagine.
De toute façon, le verdict arrivera bien tôt ou tard.
Pour deux raisons. Un, ça commence à faire longtemps ; deux, je n'ai pas dit à mes amis de l'ambassade française en Suède que Halais avait déposé une main courante chez nous, mais c'est de toute façon disponible sur le réseau interne.
Je m'attends donc à une visite prochaine de l'équipe qui, elle, à eu le droit de travailler sur le mystère Halais.
Non, je ne suis pas jaloux.
D'ailleurs, j'ai eu une discussion animée avec Louis. L'agent qui a reçu Halais à deux reprises pour son dépôt de plainte, et son retrait de dépôt de plainte.
Comme si ce n'était pas déjà assez étrange comme ça, cet idiot n'a pas pensé à rajouter dans le dossier que toutes les menaces reçues par le chercheur sont toutes… des lettres vides !
Toutes ! Des dizaines !
Il n'a pas trouvé ça utile de le préciser dans le fichier. Non mais je te jure, ces juniors.
Bref, je lui ais dit de mettre à jour le fichier. Ce qui devrait d'autant plus intriguer qui que ce soit qui travaille sur l'affaire.
Concernant mes recherches sur Internet, le chercheur a donné sa vie entière à la science. Impossible de trouver un seul proche qui ne soit pas un collègue actuel ou passé. Avec une carrière comme la sienne, c'est plusieurs centaines de noms qui sont affichés à côté du sien partout sur le web.
Pas de réseaux sociaux, pas de Facebook, ni de Twitter, rien, sauf des centaines de publications. Des papiers de recherche qui ne nous apprennent rien sur le personnage, et dont même les titres me sont obscurs.
Observation de l'effet Casimir sur système à double plans.
Casimir, c'est le dinosaure orange, non ? Si, si, la vieille émission télé, là, l'Île aux Enfants !
Cavités de champ contrôlées par contraintes électromagnétiques.
J'imagine qu'on ne parle pas de trous dans des champs de maïs. À moins que notre chercheur fût un fan de crop circles.
Je n'ai quitté la filière scientifique que dix ans en arrière, mais je dois bien me rendre à l'évidence, je ne suis plus à jour.
J'ai donc enfin réussi à poser une demie journée ce vendredi.
Après trois semaines, la seule personne qui a oublié Halais, c'est Pollet. Ou alors, il a eu pitié de moi puisque je n'ai pas eu un seul week-end depuis trois semaines. Dans un cas comme dans l'autre, je ne vais pas me reposer tant que je n'en sais pas un peu plus.
Vendredi, 14h.
Je sors du commissariat et rejoins directement l'adresse de Halais enregistré sur le fichier de Louis.
Ce n'est pas loin. Par contre, je n'ai aucune idée de comment entrer chez le chercheur. Il vivait seul, d'après le peu d'information que j'ai trouvé, et je n'ai pas de clé ni d’autorisation d'un quelconque juge pour perquisitionner. Je me dis que je pourrais toujours en apprendre un peu plus quand même.
Sonner chez les voisins. Regarder par les fenêtres. Si une fenêtre est restée ouverte, qui sait, entrer discrètement ?
Je connais bien les cambriolages dans ce quartier, les voisins appellent la police pour un rien. Qu'ils appellent, je suis déjà sur place.
J'arrive devant le 13, rue Herder. C'est une grande maison d'un étage, en briques claires. Nous sommes dans un quartier aisé, mais la maison ne semble pas particulièrement bien entretenue. Elle casse même un peu avec le reste de la rue. Sans avoir à m'approcher, je remarque que les fenêtres ont des rideaux.
Raté pour ce qui est de regarder à travers.
Je me rapproche et vois que les fenêtres sont également fermées.
Impossible de passer à travers discrètement non plus.
Je rejoins donc la porte d'entrée, et je sonne.
Sébastien Halais étant mort, il ne risque pas de venir m'ouvrir.
Mais ça ne coûte rien d'essayer, n'est ce pas ?
— Oui, oui, j'arrive !
Je me fige momentanément. Ais-je manqué une information cruellement importante ?
Non, j'ai bien vu Halais sur scène quand même, je ne deviens pas fou ! Et puis toutes ces émissions télévisées sur le décès du Nobel.
J'entends des pas se rapprocher.
La porte s'ouvre devant une personne octogénaire. Visage ridé, cheveux gris, maigre, un sécateur à la main. Ce n'est pas Halais. Pour une simple et bonne raison. C'est une femme.
Et elle semble de mauvaise humeur. Elle a d'ailleurs ces rides caractéristiques des personnes toujours de mauvaise humeur.
— Qui êtes vous ? Que me voulez-vous ? Je n'ai rien commandé. Merci, au revoir.
Je n'ai presque pas le temps de répondre que la porte se referme déjà.
— C'est au sujet de Sébastien Halais !
La porte s'arrête en chemin. Puis se ré-ouvre.
— Ah ! Eh bien mieux vaut tard que jamais !
— Je m'appelle William Legrand, je…
— Oui, oui, vous êtes grand. Je suis Madame Eudsone. Entrez donc. Vous voulez du thé ? Vous voulez du thé.
Madame Eudsone me fait signe d'entrer et m'indique un fauteuil sans que je puisse rajouter un mot.
— Madame Eudsone, toutes mes condoléances. J'aimerai vous poser quelques questions si vous le voulez bien.
— Mais bien entendu ! Bien entendu ! Je suis préparée, posez-moi toutes vos questions.
— Vous vivez avec Halais ?
— Si j'avais le choix ! C'est que les loyers par ici ne sont pas donnés. Je suis à la retraite depuis quelques années. L'autre n'a pas voulu la prendre, il devait avoir peur de devoir passer trop de temps ici, avec moi. Bon, je suis soulagée de voir que quelqu'un se demande enfin pourquoi il est mort.
Je remarque alors que j'ai une tasse de thé dans la main. Ça doit être un super pouvoir qu'on débloque après un certain âge.
— Vous voulez dire que personne n'est passé ?
— Eh bien non voyons, vous devriez le savoir, vous êtes de la police, non ?
— Oui mais je ne suis pas… Enfin, d'autres personnes travaillent activement sur le sujet !
— À se demander à quoi servent nos impôts ! Quelle organisation dérisoire, vous êtes le premier et le seul à venir ici depuis ce terrible évènement.
Trois semaines. Personne n'est venu interroger Louis. Personne n'est passé au domicile de Halais. Il y a définitivement quelque chose d'étrange dans cette histoire.
— Allons bon. Que voulez-vous savoir maintenant ? Il faut rattraper le temps perdu, jeune homme !
Je sais que ce n'est pas la question la plus importante mais commençons par ça.
— Pourriez-vous, s'il-vous-plaît, m'en dire plus sur votre relation avec Sébastien Halais ?
— Mauvaise question. On ne risque pas d'avancer avec ça. Je suis la colocataire de Sébastien, depuis maintenant 27 ans. 27 ans que je me coltine ce satané chercheur et ses expériences saugrenues. Enfin libre, n'est-ce pas ?
— Vous ne l'appréciez pas ?
— Ce n'est pas le terme que j'utiliserais, non. Disons que nous nous supportions. Sébastien n'a pas vraiment de famille, ni d'amis, et entre nous, je comprends pourquoi. Il ne fait que travailler !
— Vous savez que monsieur Halais a obtenu l'une des plus grandes distinctions du monde scientifique, le prix Nobel, n'est-ce pas ?
— Pour qui me prenez-vous ? Bien sûr que je le sais ! Sébastien n'a même pas pensé à m'inviter alors que c'est moi qui doit supporter ses histoires depuis toutes ces années.
Je suis certain d'avoir senti une pointe de tristesse dans sa dernière phrase. Pauvre Madame Eudsone, peut-être qu'elle appréciait un peu notre chercheur, finalement.
— Vous a-t'il parlé de ce sur quoi il travaillait ? Je dois avouer que je ne suis pas certain d'avoir compris le sujet de toutes ses recherches.
— Jeune homme, vous ne savez déjà pas lire un calendrier alors la physique quantique, bon. Trois semaines, vous rappellerais-je.
Ouch.
— Je n'y comprend rien non plus de toute manière. Une fois, Sébastien m'a dit qu'il y avait une chance que je traverse cette chaise en m’asseyant dessus, il appelle ça un tunnel quantique. Je peux vous dire que ce n'est pas lui qui aurait pensé à resserrer les vis des pieds. Il aimait dire avec un petit sourire qu'il travaillait sur rien, parce que voyez vous, monsieur travaille sur quelque chose qui se nomme le vide quantique. Enfin, travaillait.
Son regard se perd par la fenêtre aux rideaux fermés.
— Vous devriez parler à ses collègues à Genève, puisque c'est là bas qu'il passait le plus clair de son temps.
Quelque chose me traverse l'esprit.
— Que pensez-vous qu'il va advenir du million d'euros associé à son prix ?
— Un million d'euros ? Bon Dieu. Connaissant Sébastien, tout sera redistribué à la recherche ou des universités. Vous êtes de la police, vous avez accès à cette information, n'est-ce pas ?
Oui, si seulement il y avait une enquête, je pourrais en effet obtenir des accès. Il est d'ailleurs temps d'avancer.
— Madame, dites-moi ce que vous savez sur des lettres de menaces qu'aurait reçu Monsieur Halais.
— Ça, c'est la bonne question jeune homme, ce n'est pas trop tôt ! Des semaines que j'ai mis ces lettres de côté.
Madame Eudsone m'emmène dans le bureau de Halais à l'étage.
Les lettres sont là.
Je m'attendais à en trouver quelques-unes, mais il y en a des centaines. Toutes de tailles, couleurs, formes différentes. Certaines sont ouvertes, d'autres encore fermées. Je ne doute pas qu'elle sont toutes vides. Toutes ne sont pas cachetées, certaines sont simplement collées.
En m'approchant, je remarque un timbre tamponné sur chacune d'entre elles, ainsi que l'adresse de Halais. Ce qui confirme que les lettres ne viennent pas d'un voisin ou d'une personne dans le quartier qui l'aurait simplement glissé dans la boite aux lettres.
Pas d'adresse de retour. Sur aucune des enveloppes.
Eudsone attends dans le couloir pendant que j'explore la pièce.
— Les premières lettres sont arrivées peu après l'annonce des lauréats. Et jusque sa mort, les lettres ont continué à arriver. Parfois même plusieurs fois par jours.
— Vous savez pourquoi il aurait retiré sa plainte ?
— Comment ça ? Pourquoi ferait-il une chose pareille ?
Je sors mon téléphone et prend les timbres en photos.
Certains timbres ont été achetés sur Internet, d'autres en bureau de Poste. Ils viennent de plusieurs régions de France, mais aussi depuis d'autres pays d'Europe, semble-t'il.
Ça n'a aucun sens.
Quelqu'un se serait embêté à acheter des timbres un peu partout ? Peut-être que c'est possible par Internet, il faudra que je vérifie. Je regarde d'un peu plus près un timbre international, tamponné par un centre de tri espagnol.
HAMBOURG
23-10-2029
SP
Même si c'est un service Internet, la lettre est bien physiquement passée par Madrid. Il faudra que j'analyse toutes les enveloppes en détail. Peu de chances qu'une seule personne se soit rendu partout en Europe pour ça, si ?
Les adresses de destination sont écrites de mains différentes. Raison de plus pour éliminer l'action d'un seul individu. Tout semble pointer vers une action groupée, et internationale qui plus est. Un groupe bien organisé. Mais pour quoi faire ?
— Savez-vous si Monsieur Halais avait des ennemis ?
— J'ai imprimé une liste. Je note toutes nos discussions avec Sébastien dans mon journal.
Bien sûr que Madame Eudsone a fait une liste. Pourquoi ne suis-je pas étonné.
Elle sort de sa poche des feuilles A4.
— D'abord, il y a les étudiants. Baptiste Thévenet et Manuel Calvet. Le premier a traité Sébastien d'ermite chauve, ce à quoi Sébastien a répondu qu'utiliser Comic Sans MS pendant le comité de suivi de thèse ne correspondait pas à de l'ouverture académique. Le second a mis sa propre tête dans un cyclotron en fonctionnement. Selon Sébastien, ça ne cause aucun effet. Pour reprendre ses mots : ni même une connexion neuronale en plus qui aurait pourtant été bénéfique. Sébastien a partagé publiquement des lettres de recommandations qui ne laissaient pas de doute quant à son avis sur ces deux jeunes chercheurs.
Je crois que mon cerveau s'est arrêté d'évoluer après ma dernière année en faculté de physique, car je penche en faveur des étudiants. J'aurais fait pareil. Aucune chance que ces deux là aient un lien avec cette opération internationale. Bon, je garde ça en tête, mais tout de même.
Note à moi même : Madame Eudsone est étrangement familière avec des termes comme cyclotron ou Comic Sans MS.
— Il y a aussi les collègues. Wilfrid Hérisson. Pour ne prendre que le plus suspect. Il a passé des années à travailler sur pourquoi les piétons n'entrent pas constamment en collision avec d'autres piétons. Une question qui touche à la fois aux sciences sociales et à la physique des particules. Avant que Sébastien n'envoie la recherche au prix Ig-Nobel et qu'elle reçoive un prix.
Le prix Ig-Nobel récompense les recherches les plus drôles, inattendues ou bien carrément pas scientifiques. Je peux imaginer que les relations n'ont pas été en s'améliorant après que Halais obtienne le vrai prix Nobel. Donc un poil plus plausible, mais de nouveau, l'aspect international et organisé ne colle pas pour si peu.
— Pas de contrats ou brevets partagés avec une société ?
— J'y ai pensé, bien entendu. Sébastien n'aimait pas les entreprises privées. J'ai plein d'exemples dans mon journal de sociétés qui lui ont proposé monts et merveilles sans jamais qu'il n'accepte. Par contre, il ne travaillait pas seul et participait à plusieurs recherches, dans plusieurs équipes. J'ai pris ça en compte. C'est dans la catégorie équipes transverses.
Madame Eudsone sort un classeur de derrière son dos. L'avait-elle depuis le début ?
— Samuel Rousselot, Denise Markovic, Adrian Whitmore, Pol Lindström, Daniel Moreau, Victoria…
Ce n'est pas une liste, c'est un rapport complet. Et je n'ai qu'une envie : analyser les timbres et rendre visite aux expéditeurs.
Madame Eudsone s'est associée à Pollet pour m’empêcher de travailler sérieusement sur cette enquête.
Je vais finir mes jours ici, à boire du thé.
— C'est… Un travail exceptionnel, qui va beaucoup nous aider, Madame. Je peux vous prendre ce classeur ?
Eudsone grommelle quelque chose. Je prend peur.
— Mieux. Je vais juste prendre des photos, et je vous le rend juste après.
J'ai assez d'informations pour parler de nouveau avec Pollet. Personne ne semble enquêter sur le sujet et ces lettres sont plus qu'étranges. Dommage que je ne puisse pas prendre les enveloppes. Il vaut mieux que je n'y touche pas, ce sont des pièces à convictions. Avec l'accord de la Procureure, je pourrais bientôt creuser plus loin.
Et légalement.
Encore faut il que j'arrive à convaincre Pollet, et ce n'est pas gagné.
— Merci Madame Eudsone, voici mon numéro de téléphone. Si vous pensez à quoi que ce soit, appelez-moi.
— Vous pensez bien qu'après trois semaines, si j'avais plus de choses à vous dire, je l'aurais déjà dit, n'est-ce pas ? Les détectives de nos jours, ce n'est plus ce que c'était. Vous trouverez la sortie ? Je suis vieille et je ne veux pas reprendre les escaliers.
En descendant, je me dis que je pourrais en apprendre plus sur ces timbres dans un bureau de Poste. Qui sait, peut-être même obtenir l'adresse de l'un des expéditeurs.
Je n'ai pas le temps de passer le portail que mon téléphone sonne.
C'est Pollet.
Je prends une grande respiration.
Je vais dire que je me promène dans le parc de l'Orangerie.
— Allô, commissaire ?
— Legrand. J'imagine que vous êtes chez Halais. Justine Eudsone, 82 ans, vit au même domicile que lui.
En effet, j'ai remarqué ça.
— J'ai eu la Procureure au téléphone. Le sujet est sensible, mais elle a demandé autour d'elle et n'a pas encore eu de retour. Elle est OK pour que tu explores le sujet. Temporairement.
Je suis bouche-bée. Je retire tout ce que j'ai dit. Pollet est incroyable.
— Entendu, commissaire. Merci, commissaire.
— Au fait, j'ai une copie du testament de Halais sous les yeux. Il lègue tout à Eudsone.