Stockholm, Suède
Il est midi, je termine mon hamburger acheté au Bastard Burgers à deux rues de l'hôtel. Une chaîne que je ne connaissais pas mais qui propose des frites surmontées de poivrons, champignons, oignons rouges marinés et d'irrésistible cheddar fondu.
J'ai pris une bonne décision aujourd'hui.
Manger avant de m'habiller pour la cérémonie, et pas après.
Parce que si être invité à la cérémonie des prix Nobel relève presque de l'impossible, en plus il y a des règles très strictes à respecter. Dont le dress-code qui est au dessus de mes capacités (et de mes moyens). Impensable de le porter ne serait-ce qu'une minute plus que nécessaire. Et j'espère pouvoir le rendre à mon retour en France.
Je rentre à l'hôtel pour me changer. Je sors mon costume de la valise, je l'ai plié avec soin et miracle rien ne semble froissé. Il faut dire qu'il est neuf, je ne l'ai même pas encore essayé. Mon salaire d'agent de la paix ne me permettant pas d'acheter un costume sur mesure, je l'ai commandé en ligne.
Quelle histoire !
On ne se rend pas au prix Nobel n'importe comment. Et le moins que l'on puisse dire c'est que mes connaissances en matières de style et de mode sont limitées. Je trouve ça outrageant qu'une cérémonie dédiée aux chercheurs demande à ces derniers un tel attirail. Ceux là mêmes qu'on surnomme "rats de laboratoires" et qui ont passé leurs études à éviter fêtes et soirées pour réviser leurs manuels de physique dans leur chambre.
Peut-être une manière de dire: "Vous êtes arrivés au sommet de la science humaine. Mais on peut encore vous apprendre un petit truc".
Il a donc fallu que je trouve une chemise blanche à plastron empesé (une chemise avec l'avant cartonné, parfait pour éviter de la repasser), elle est un peu serrée sur les épaules, mais bon je ne prévois pas de danser la salsa avec.
J'enfile ensuite un veston blanc au dessus du quel j'ajoute un froc - pardon un frac noir (comment ça vous ne savez pas ce que c'est ?). J'ai déjà porté un costume, mais jamais avec la queue derrière.
On suit les consignes.
Le nœud papillon blanc également, ça c'est facile à mettre.
Je dois l'avouer ça rend plutôt bien. Il manque juste une petite chose.
Ah oui, le pantalon.
Pantalon noir. Avec galons. J'avais manqué ce détail et je ne sais pas ce que c'est tant pis.
Et enfin les chaussures.
Les consignes laissent libre choix à l'invité de porter haut de forme, gants blancs, écharpe blanche, montre de poche ou une médaille officielle. N'ayant pas encore reçu la Légion d'Honneur, j'ai décidé de ne pas porter d'accessoires.
Après une dernière vérification dans le miroir, je range mon invitation cartonnée et mon passeport dans la poche intérieur de la veste. Me voilà prêt à partir.
Il fait beau contrairement à hier. Je décide donc de partir à pied.
Avant de me raviser: ce costume m'a coûté un bras et j'aimerai bien le retourner à mon retour.
Je prend donc un taxi pour faire les 200m qui me séparent du Konserthuset, ce dernier me dépose directement devant la file "invités". Je me place en fin de rang.
— Bien le bonjour !
Personne ne me répond. Une femme âgée me regarde, regarde mon pantalon et fronce les sourcils.
Oh non, elle sait ce que c'est un pantalon à galon !
Avant que je puisse lui répondre par un sourire elle se retourne pour reprendre une discussion très probablement ennuyeuse avec son voisin.
Heureusement je remarque ci et là quelques personnes qui n'ont manifestement pas non plus l'habitude de se retrouver en si étrange compagnie. Il faut reconnaître que toutes ces personnes magnifiquement habillées - les hommes tous en costumes noir et blanc, les femmes en robes longues - offrent un rendu royal. Digne de l'évènement à venir. Après tout la famille royale de Suède sera présente à la cérémonie.
Le bâtiment hébergeant salle de concert, lui, n'est pas très impressionnant. Bien qu'ayant plus de colonnes que l'opéra de Strasbourg, il manque de reliefs et de moulures. Seules quelles fenêtres percent le grand mur bleu-gris. Mais qui suis je pour en juger, je suis locataire dans un appartement qui ne doit pas avoir dix ans. J'espère au moins que l'intérieur de la salle sera confortable. La dernière fois que je suis allé à l'opéra mon fémur était plus grand que la distance entre le dossier du siège et le rebord du balcon.
La file avance rapidement. Je jette un coup d'œil vers le reste de la place, je remarque facilement la file réservée à la presse, et la file plus petite réservée aux personnes de haut rangs, aux VIP et aux premiers concernés : les futurs Nobel. Pas de Sébastien Halais en vue.
J'arrive à l'intérieur du bâtiment, un homme chauve vérifie mon invitation, mon passeport, mon accoutrement - il s'attarde également sur mon pantalon - et m'indique la direction à suivre.
— Bonjour monsieur Legrand, bienvenue au Stockholm Concert Hall. Si vous voulez bien suivre ma collègue vers le second balcon, vous serez installé place K34.
Dit-il dans un français a fort accent anglais.
Je rejoins une jeune femme qui m'accompagne jusque ma place. Je suis tout au fond, sur le côté. Mais j'ai de la place pour mes jambes. Que demander de plus ? Pas de poteau au milieu de mon champ de vision. La salle est bien faite. Je vois parfaitement la scène.
La salle comme la scène est magnifiquement décorée dans des tons dorés, liserés et sièges rouges et éclairages bleutés. Sur scène, la mention "THE NOBEL PRIZE" en lettres dorées. À gauche, les sièges destinés aux lauréats, à droite, quatre fauteuils que je suppose destinés à la famille royale. Au centre se trouve une tribune décorée d'un cercle doré gravé du profil d'Alfred Nobel. Sur le balcon immédiatement au dessus de la scène, un orchestre au complet, et enfin pour surplomber le tout, un gigantesque Orgue qui occupe le reste du mur jusqu'au plafond.
La salle se rempli doucement.
Je peux souffler.
Mon âme de scientifique, est comblée. Jamais je n'aurais cru un jour me retrouver ici pour l'une des plus prestigieuses remises de prix.
Quelle piètre âme de scientifique que celle d'un officier de police n'est ce pas ?
Et par ailleurs, qui inviterai un policier à la cérémonie des prix Nobel ? Bien que rediffusée en direct sur les téléviseurs du monde entier, être invité en présentiel tient presque du miracle.
On dit même que la manière la plus facile d'y entrer, eh bien c'est de gagner un prix Nobel.
Heureusement j'ai obtenu mon jour de congé début novembre.
Les lauréats de la catégorie Physique sont annoncés bien avant la cérémonie, début octobre. Chaque lauréat reçoit 20 places, qu'il ou elle peut distribuer comme bon lui souhaite à sa famille, ses proches ou encore ses collègues.
Chaque domaine récompensé, à savoir la Physique, la Chimie, la Médecine, la Littérature, et l'Économie ; peuvent récompenser des équipes de recherches composées de un à trois lauréats. Chacun avec son lot de place à distribuer.
Vous noterez que le prix Nobel de la Paix n'est pas célébré à Stockholm. Il suit une autre organisation et se conclue à Oslo.
L'invitation doit obligatoirement être validée par le lauréat à l'écrit et par l'organisation de la cérémonie. Tout est parfaitement organisé des semaines à l'avance.
À l'entrée chaque invitation et identité est vérifiée.
Aucune invitation de dernière minute.
Les autres invitations concernent les membres et amis de la royauté suédoise, ou des invitation diplomatiques, présidents, ambassadeurs, ou ministres.
Moi, William Legrand, ne suis pas amis de la royauté suédoise, et ne suis pas encore président (d'abord la légion d'honneur, président ensuite).
Autant dire que ce n'est pas gagné.
Cependant après quelques recherches il se trouve que Halais n'a pas une grande famille. Il semble avoir dédié sa vie à la recherche. Célibataire et sans enfant. Fils unique et parents décédés. Aucune famille.
Se pose donc la question des places.
Sébastien Halais fait partie d'un groupe de recherche dont trois seront récompensés ce soir. Un total de 60 places à distribuer. Une fois le laboratoire invité, les proches et amis des deux autres lauréats également, notre chercheur se retrouve avec une quinzaine de places qu'il décide de distribuer aux universités qui ont marqué son parcours.
Bingo.
Cinq places pour les principaux laboratoires de Strasbourg et leurs étudiants, places distribuées par les directeurs de labo. Une place pour le laboratoire de Mathématiques, dont le directeur se trouve être Maurice Dachin.
Et qui était mon professeur de mathématique pendant ma seconde année de prépa Math-Physique ?
Maurice Dachin.
Et qui avec qui la femme de Alfred Nobel l'a-t-elle trompé ?
Mais non pas Dachin, Gösta Mittag-Leffler !
Un Mathématicien. Et c'est pourquoi il n'y a pas de prix Nobel de Mathématiques.
— Je ne souhaites pas participer à une cérémonie dont chaque matière se repose sur les mathématiques mais se refuse de récompenser cette dernière.
M'avait il dit. Ce n'était pas difficile de le convaincre et il écrivit une lettre de réponse pour Sébastien Halais, mettant en avant mon parcours scientifique - abandonné maintenant depuis plus de dix ans. Rien n'était gagné, Sébastien Halais devait encore de lui même valider mon invitation.
Les semaines passèrent.
Pas de réponse.
Cependant la veille de la date butoir, et à ma plus grande surprise je recevais enfin une réponse.
"Cher M. Legrand, suite à la recommandation de M. Dachin, directeur du laboratoire de Mathématiques de la faculté de Strasbourg que je regrette de n'avoir jamais rencontré et à qui je souhaite une excellente continuation ; j'ai le plaisir de vous confirmer mon accord quant à votre participation à la cérémonie.
J'espère que votre regard scientifique mêlé à votre expérience judiciaire, vous permettra d'apprécier au mieux cette dernière.
Salutations distinguées,
Sébastien Halais"
Tout était sous contrôle : j'avais prévu un plan B qui consistait à escalader la façade du Konserthuset, ou me déguiser en un cousin de la famille royale.
Deux notes sur cette lettre :
1\. M. Halais doit probablement savoir ce que sont un frac et un pantalon à galons.
2\. Quelque chose me chiffonne. La date d'arrivée tardive, le contenu personnalisé, notre chercheur à manifestement pris le temps de se documenter sur mon cas. L'information étant publique, il doit même savoir qu'il a déposé la main courante dans le commissariat où je travaille.
Sébastien Halais doit être débordé de taches administratives et je pariais plutôt sur un survol rapide de mon invitation.
Il y a aussi quelque chose sur la formulation de cette lettre. Je n'arrive pas à mettre le doigt dessus.
La famille royale est composée du roi, de la reine, du prince et de la princesse de Suède.
Ils entrent sur scène. Tout le monde se lève.
L'orchestre entame l'hymne royal qui empli la salle de concert.
S’enchaîne l'arrivée des lauréats, lentement.
Un moment solennel. Puissant.
Un tantinet ridicule pour être tout à fait honnête.
Je regarde autour de moi. Au cas où j'aurais pensé ça trop fort mais tout le monde semble garder l’étiquette.
Je ne suis pas habitué à ces évènements presque religieux. Mais les lauréats ne sont plus très jeunes. Les voir avancer à petit pas jusque leurs places assignées casse un peu avec le fond musical presque épique.
Treize places pour treize lauréats qui ont offert leur vie entière à repousser l'horizon de notre curiosité. Chacun offrant un pas de plus, mondial et universel. Loin des guerres, des convictions, des politiques. Un pas scientifique, qui sera à tout jamais notre. C'est bien un moment solennel.
Les caméras rediffuse l'évènement en direct. Dans le monde entier.
La cérémonie est filmée sous tout ses angles. Je vois Halais assit sur le second siège. Difficile de le voir en détail à ma distance. Lors des nombreux entretiens et discours étalés sur la semaine pour le bonheur des scientifiques, j'avais trouvé le chercheur un peu distant. Maintenant il est immobile, regarde le présentateur et ignore le public.
Vrai menaces ou pas, il n'arrivera rien ici sous toute ces caméras.
— Votre Majesté. Altesses royales. Honorables lauréats du prix Nobel. Mesdames et Messieurs.
Le silence se fait, la présentatrice, une femme d'une quarantaine d'année, continue.
— Depuis les premières intuitions de Démocrites, nous séparons le monde en deux choses distinctes: la matière, et le vide.
Einstein est le premier à proposer une idée radicale. La gravité n'est pas une force qui déforme la trajectoire des astres, mais une déformation de la géométrie de l'espace. Les astres avancent en ligne droite, mais cette ligne droite ne l'est que dans cette géométrie déformée par la gravité. Ce que nous appelons alors simplement une orbite.
Planck, Bohr et Heisenberg, démontrent la nature probabiliste des particules fondamentales de la matières. La physique quantique.
Nos lauréats nous offrent une nouvelle vision : le vide lui même une toile fluctuante, et les particules évoluent selon ses règles. Plus encore, ces particules naissent spontanément de cette fluctuation et remettent en question nos convictions les plus profondes sur la réalité.
Professeure Victoria Planck, professeur Sébastien Halais, professeur Yan Amadori. Vous avez obtenu le prix Nobel 2029 de Physique, pour vos travaux sur l'Observation expérimentale des fluctuations du vide quantique. C'est un honneur, et un privilège de vous transmettre au nom de l'Académie Royale des Sciences de Suède, nos plus chaleureuses félicitations.
Tonnerre d'applaudissements. Victoria Planck, une chercheuse allemande, rejoins le roi de Suède et reçoit la médaille caractéristique en or. Sébastien Halais prend la suite, serre la main du roi. En retournant vers son siège, à mi-chemin, il lance un regard vers le public, comme pour chercher quelqu'un des yeux. Il effectue un salut respectueux et retourne s’asseoir. Enfin, Yan Amadori, un chercheur italien, clôture la remise des prix de physique.
La suite fut semblable.
Entre chaque domaine, une interlude musicale jouée par l'orchestre philharmonique royal de Stockholm, et un changement de présentateur pour une courte mais profonde introduction au prix de l'année.
En Chimie, trois lauréats seront récompensés pour l'étude des Cristallisations multi-phases cycliques. Il ne serait à priori pas possible mathématiquement de trouver trois organisations moléculaires de stabilités croissantes, telles que la dernière soit moins stable que la première. Quoi que cela veule dire.
En Médecine, trois lauréats de nouveau, pour l'utilisation de champs magnétiques et de nanoparticules pour la médecine ultra précise. Une recherche faisant suite aux lauréats de deux ans en arrière, sur la création de modèles de manipulation des champs particulièrement précis par une équipe française.
En Littérature, une psychologue qui a grandement contribué à la structuration de son domaine avec un livre intitulé Méthodes pour l'étude subjective de consciences non-objectives. Remettant en question l'utilisation d'une science objective et imperméable pour l'étude de la subjectivité des hommes et des femmes.
Enfin, en Économie, il semblerait que quelqu'un se soit penchée sur l'étonnante persévérance de l'Europe quant à ses lourds investissements dans la recherche fondamentale. Il faudra que je lise son livre intitulé Dominance non-extractive dans une économie globalisée.
J'avais peur de trouver le temps long, mais la représentation est bien menée. Nous arrivons déjà à la fin.
La famille royale est la première à sortir de scène alors que la musique reprend pour son grand final. Dans le même temps, les membres de la fondation Nobel, le jury, et d'anciens prix Nobel spécialement invités, viennent saluer les lauréats. Une soixantaine de personnes tout de même.
Beaucoup de mains à serrer.
Je promène mon regard autour de la scène. Les chemises blanches et costumes noirs dans la salle remplie créent une belle illusion d'optique. Un tableau en noir et blanc. Un quadrillage bien organisé.
La musique continue avec son dernier mouvement approchant de sa note finale.
Doucement la scène se vide, par l'arrière, laissant les lettres d'or "THE NOBEL PRIZE" bien visible de nouveau sur le sol.
J'entends un léger murmure dans la salle. Un murmure qui semble légèrement contraster avec l'ambiance générale. Je regarde dans la salle avant d'être attiré vers le plafond.
Une personne, seule, se trouve sur la passerelle des projecteurs, au dessus de la scène. On ne peut voir que sa silhouette dans le contre jour des projecteurs. Peut-être un technicien.
Un cri de femme, retenu aussitôt d'une main devant la bouche.
Un mouvement vertical.
Un bruit sourd.
Le silence. La musique s'est arrêtée et toute la salle est sidérée.
Un homme s'est jeté de la passerelle technique.
Une flaque de sang couvre les lettres d'or.
C'est Sébastien Halais.