— Ici votre pilote, nous arrivons avec 10 minutes d’avance. La température au sol est de moins seize degrés Celsius et le temps nuageux. Préparez vous à quelques légères turbulences.
La voix grésille maintenant en anglais dans les mauvaises enceintes du Airbus A320.
Je regarde par le hublot. Il n'y a rien à voir.
Une brume épaisse englobe l'avion. Il y a quelques minutes nous étions encore au dessus de la nappe nuageuse. Un ciel ensoleillé parfaitement bleu et un océan de coton à perte de vue en dessous. Mais désormais, alors que la nuit tombe rapidement, le voile gris à travers la fenêtre devient de plus en plus noir. C'est à peine si nous pouvons voir le bout de l'aile à travers le hublot. Tout l'extérieur est gris foncé, puis momentanément blanc, puis rouge alors que les feux de navigation clignotent. On entend la pluie frapper sur la carlingue.
Je suis parti ce matin de Strasbourg. Étape à Frankfort, nouvel avion, deux heures vingt supplémentaires pour rejoindre la capitale suédoise. J'arriverai tôt, 15h, mais la nuit est déjà là. Nous sommes en décembre, et aussi loin dans l'hémisphère nord, le jour ne dure que six heures.
Je remets mes écouteurs, active l'isolation sonore, relance une musique adaptée à la situation (une musique épique) et reprends distraitement mon Sudoku sur téléphone. Trois neufs dans la même ligne c'est pas bon signe.
Aïe ! Ma tête penchée au dessus du téléphone vient de cogner le siège avant. Un trou d'air. L'avion entre dans la zone de turbulences. Je ne suis pas d'accord avec le pilote sur la qualification de légères turbulences. Et en l'absence quasi totale de visibilité, une légère angoisse s'invite.
À quelle distance se trouve le sol ?
Mille mètres ?
Dix mètres ?
La femme à côté de moi ne semble pas plus rassurée.
L'avion descend, il suffit de regarder la cabine pour s'en rendre compte : l'avant de l'appareil est plus bas que l'arrière. Je pourrais presque dire de combien de centimètres. 47 cm ?
Je ne sais pas, probablement pas. On s'en fiche.
L'oreille interne n'en reste pas moins un outil incroyable. Mais c'est l'altitude qui m'intéresse et mon oreille n'est pas équipée pour ça. Si j'étais dehors, qui sait, je pourrais peut-être l'estimer en fonction de la douleur que la pression ambiante inflige à mes tympans. Ou plus simplement je peux compter le nombre de secondes avant de toucher le sol. Mais alors l'information ne me serait plus très utile.
Les pilotes volent actuellement aux instruments. À l'aveugle.
Si je voulais rassurer ma voisine je lui dirais que même sans visibilité l'électronique de l'avion sait parfaitement où se trouve le sol.
Mais ce n'est pas tout à fait vrai. Les pilotes ont un manomètre à bord qui leur permet de connaître la pression extérieur sans avoir mal aux tympans. Mais ce serait trop facile si ça donnait une pression en mètres ! Non la pression est en hectopascal ça nous fait une belle jambe. Et en plus quand il fait moche comme aujourd'hui, le nombre bouge.
Vous imaginez, il fait beau vous êtes à 1200m d'altitude, il commence à pleuvoir et on vous dit que finalement vous êtes à 800m du sol. Vous auriez confiance vous ?
Non ils doivent comparer leur pression avec celle au sol, communiquée par la tour de contrôle. Et puis il y a quand même un radar de proximité du sol.
Infaillible !
En 2022 un avion avait failli taper le sol en l'estimant à 100m alors qu'il n'était qu'à 180cm. Une erreur de communication, une erreur humaine. Et un excellent flair des pilotes qui ont redressé au dernier moment sans jamais savoir qu'ils étaient à quelques secondes de l'impact.
Maintenant je suis aussi angoissé que ma voisine. Raté pour ce qui est de la rassurer. Je ne suis pas très bon pour engager les discussions de toute façon.
Bam !
Une nouvelle secousse, plus forte, un bruit sourd.
Nous venons d'atterrir à Stockholm.
Bagages récupérés, ticket de train acheté, prochain arrêt la gare centrale via l'Arlanda Express. Un train jaune qui fait navette entre l'aéroport et Stockholm. Il y en a pour 30 minutes et c'est un train direct. Aucun arrêt, terminus au centre ville puis il repart dans l'autre sens.
Je ne risque pas de me perdre.
Il n'y a pas grand monde, je dépose mes valises et je m'installe dans un fauteuil, côté fenêtre évidement. Je sors mes écouteurs pour écouter un jazz lounge. Je regarde les premières lumières de la ville défiler par la fenêtre, la nuit est tombée, la pleine lune brille dans le ciel et me laisse tout juste apprécier un peu du paysage.
J'ai le temps. Techniquement je suis en congé.
— Legrand, je suis pieds et mains liés, je ne peux rien faire.
M'avait dit mon capitaine, Robert Pollet, lorsque j'avais essayé de le convaincre de l'importance de ce voyage.
— Commissaire, cette affaire est trop étrange. S'il y a un endroit où on en aura le cœur net c'est bien là-bas. Deux jours pas plus !
Seulement voilà, il n'y avait pas d'affaire, plus maintenant. La victime avait retiré sa plainte. Et sans affaire impossible d'avoir l'aval du procureur. Et sans l'aval du procureur, impossible de justifier un tel remboursement de frais, l'avion, l'hôtel, tout serait à mon compte. Poulet - Pollet le savait parfaitement.
— Un jour, sur vos RTT et le transport, l'hôtel, sont à vos frais.
Inébranlable !
— Et s'il se passe quelque chose ?
Je connaissais sa réponse. Même si j'avais eu une véritable affaire, un homicide ou que sais-je, enquêter à l'étranger nécessite beaucoup trop de paperasse. La police suédoise se serait simplement débrouillée sans moi.
— Tu ne fais rien. Tu appelle la police locale. J'ai pas envie d'avoir des problèmes avec l'ambassade de Suède.
On dirait que je me débrouillerai tout seul. J'avais au moins réussi à obtenir un jour de congé ce vendredi. Officiellement, je suis donc en vacances et je dois me tenir à carreaux.
Un seul jour, même une seule après midi et soirée ne me donnait pas beaucoup d'options. Je n'assisterai qu'à la représentation de ce soir, la plus importante en soi, mais peu probable qu'il s'y passe quoi que ce soit. Il y aura trop de monde, trop de caméras.
Un sifflet retenti. Oh non ! Le train va repartir. Je cours dans le couloir du wagon, attrape ma valise et sort sur le quai alors que les portes du train se referment. Il était moins une. Un peu plus et je loupais mon arrêt !
Je viens d'arriver dans ma chambre d'hôtel. Les murs sont couleur jaune-beige, le mobilier en bois. Dans l'ensemble plutôt moderne. Je ne vais pas souvent à l'hôtel, en fait c'est l'une des premières fois. Par contre pas d'électricité, la lumière ne s'allume pas, et maintenant que j'ai refermé la porte je ne vois plus grand chose.
Bizarre.
C'est pourtant un bon hôtel, bien placé en centre ville. Je vais appeler l'accueil. J'avance dans l'obscurité pour rejoindre le téléphone.
Le téléphone ne fonctionne pas.
Ah oui forcément. Pas d'électricité non plus.
Je joue avec la carte qui m'a permis d'entrer dans la chambre en réfléchissant.
Pas le choix je vais redescendre à l'accueil tant pis.
C'est là que je le repère, le repose carte devant la porte, mais bien sûr !
Toutes les lumières s'allument.
Voilà qui est ingénieux. Comme ça en partant soit je suis heureux d'avoir bien tout éteint dans la chambre, un point pour l'écologie ; soit je suis à la fois enfermé dehors, et à la fois redevable pour la planète.
Abandonnant ma valise dans l'entrée, je démarre une inévitable exploration des lieux. Un banc en bois à l'entrée, et un porte manteau. Tout de suite sur la droite de l'entrée, une porte qui donne sur une salle de bain. Baignoire, lavabo, des échantillons et un message:
"Faites un geste pour la planète, étendez votre serviette ici si vous ne souhaitez pas la laver."
Étendre la serviette, ne pas oublier la carte, éteindre les lumières. Compris.
En face de l'entrée, le bureau face à une fenêtre, un carnet de feuilles A4 estampillé du logo de l'hôtel, une lampe de bureau dorée, et une chaise en cuir. Sur la gauche la chambre, un lit deux places de grande taille, un fauteuil qui m'a l'air particulièrement confortable et une commode comportant une machine à café. J'ouvre la commode pour découvrir un petit frigo, incroyable, des chips, des biscuits, des fruits secs, et dans la porte des bières, du soda, et des étiquettes.
"Bilar 40g, 125 SEK ($8)"
C'était trop beau pour être vrai. Qui achèterai ces bonbons en forme de voiture aussi cher ?
Résumons la situation.
Pour commencer, les Bilar sont très bons. Mais je ne pense pas que ça intéressera ni la brigade ni le procureur.
Installé dans le lit, j'ai pris les feuilles A4, un stylo (également aux couleurs de l'hôtel) et un magazine pour faire support. J'ai allumé la télévision en fond, le volume coupé. Ça semble être une chaîne d'information en continue, a priori les relations entre la Chine et les USA semblent enfin s'améliorer avec la réouverture par les Chinois de plusieurs échanges commerciaux. De son côté l'Europe continue d'investir dans la physique théorique et la recherche. Est ce la télévision suédoise qui est plus propices aux bonnes nouvelles ou est ce que la géopolitique s'améliore enfin ?
L'affaire pour laquelle je suis en Suède concerne le docteur Halais. Je notais son nom en haut de la page. Sébastien Halais.
Le 7 septembre il s'est rendu au commissariat de police de l'Orangerie à Strasbourg. C'est le quartier qu'il habite, bien qu'il travaille en Suisse. Ce jour là j'étais sur une scène de cambriolage, comme souvent. Pas beaucoup d'homicides dans un quartier huppé comme l'Orangerie. C'est Louis qui a reçu Sébastien Halais. Louis est un des agents de police judiciaire de mon commissariat, lorsqu'il n'est pas en patrouille il prend les plaintes. Après un bref échange avec Halais, ce dernier a déposé une main courante pour "Réception répétée de lettres malveillantes". Pas d'enquête déclenchée donc. A priori dans l'attente de voir ces-dites lettre.
Une semaine plus tard, notre docteur reviens, sans les lettres, mais pour retirer sa plainte en indiquant que ce n'était qu'une farce entre collègues.
En effet rien de très costaud. Pas de quoi justifier et encore moins payer un trajet en Suède et une chambre d'hôtel. Mais voilà s'il y a une chose qui dérange bien mon capitaine et probablement le reste de la brigade, c'est que je me pose trop de questions et - d'après eux - souvent les mauvaises.
D'un autre côté ça concerne souvent des affaires résolues.
Mais tout de même, plainte retirée ou non, si Sébastien Halais se trouve en Suède cette semaine, c'est pour une raison difficile à ignorer.
Demain à 13h, il sera sur scène dans la salle de concert du Konserthuset à Stockholm pour recevoir le prix Nobel de physique.