Commissariat de l'Orangerie, Strasbourg, France
Je m’apprête à toquer à la porte vitrée du commissaire lorsque j'entends les éclats de voix de Pollet. Il semble avoir une discussion animée au téléphone. Les murs vitrés du commissariat ne sont pas très bien insonorisés.
— Comment ça une mesure de sécurité ? crie Pollet. Une mise à jour de sécurité ? Contre qui ? Je vais vous dire contre qui moi, j'ai un document de 30 pages à envoyer au procureur pour une mise en protection immédiate suite à violence aggravée. Et l'ordinateur redémarre pour mise à jour de sécurité ?
Ce n'est peut être pas le meilleur moment pour négocier ce voyage en Suisse avec Monia. Je me retourne doucement pour retourner à mon bureau.
— Legrand ? Entrez !
Mince.
Je rentre dans le bureau, laissant la porte ouverte derrière moi. Toujours garder une porte de sortie en cas de fuite. Pollet tapote avec ses doigts sur la table en cliquant frénétiquement sur la souris de l'autre main. Visiblement dans l'attente que sont ordinateur redémarre enfin, et surtout dans l'espoir de retrouver son document dans l'état où il l'a laissé. Potentiellement une bombe à retardement en ce qui me concerne.
— Mon commissaire, je souhaiterai discuter avec vous de l'affaire Pollet. Pardon, l'affaire Halais. Vous avez une minute ?
Ça commence bien.
— Parfait. Je voulais vous en parler aussi, si cet appareil veut bien démarrer un jour. Concernant Halais, il a son bureau et son équipe de recherche à Genève, donc à l'étranger. J'ai vu avec la procureur pour un allé et retour sur une journée. Vous rentrerez tard, mais ça m'évite de demander deux chambres d’hôtel en plus. Ce seul trajet vous fait déjà monter sur le podium des enquêtes les plus chères du commissariat sur les cinq dernières années, en terme de frais de justice spéciaux. Donc lundi, départ à 6h pour une arrivée à 10h ; puis retour à 16h pour une arrivée à 20h. Je vous laisse confirmer avec Laeticia elle vous prendra vos billets.
Je commence à croire que Pollet est plus intéressé par l'affaire que moi. J'acquiesce et le remercie puis me retourne pour sortir du bureau.
— Legrand.
Je me retourne, le commissaire regarde à travers moi, l'air pensif, choisissant quels mots utiliser pour la suite.
— Fermez la porte.
— Commissaire ?
Je referme la porte derrière moi et me rapproche du bureau. Pollet s'est levé et regarde par la fenêtre en me tournant le dos.
— Pour le moment le parquet s'est saisi de l'enquête suite aux lettres que vous avez trouvé au domicile de Halais. Mais quelque chose cloche. Même s'ils en ont pas l'obligation, les autorités Suédoises auraient dû contacter Sabine Meunier, la procureure, via un canal judiciaire quelconque. Seulement voilà, aucun signe en plus d'un mois.
— Le parquet ne peut il pas contacter l'ambassade française en Suède pour en savoir plus ?
— Ce n'est pas la procédure habituelle. Sabine peut déposer une demande formelle, mais c'est administrativement lourd et en l'état nous n'avons pas assez d'éléments. En soit, rien de véritablement alarmant, la Suède n'a aucune obligation de collaborer avec la France sur le sujet.
Pollet se détache de la fenêtre et se retourne vers moi.
— Sans votre curiosité, Legrand, nous aurions probablement enterré le sujet. Les lettres de menaces, de notre côté, ne sont qu'une main courante, abandonnées qui plus est. Les médias n'ont jamais parlé d'une lettre retrouvée entre les main de Halais à sa mort, ce n'est d'ailleurs visible sur aucune vidéo.
— Je suis certain de ce que j'ai vu, commissaire.
— Et je vous crois. Cependant pour l'heure actuelle et à la lumière de ce qui est publiquement connu, la Suède fait ce qui fait sens : classer l'affaire en suicide.
Je commence à comprendre ce que Pollet m'indique entre les lignes. Si je ne m'étais pas obstiné pour cette histoire de main courante, et surtout si je n'avais pas vu la lettre entre les mains de Halais mort sur scène, le suicide ferait parfaitement sens. De son côté si la Suède avait vu la lettre, ce qui est le cas, l'étape suivante serait de faire travailler notre brigade avec la leur pour faciliter l'enquête. Donc la Suède préfère ignorer l'existence de la lettre.
Si j'y ajoute le ton peu protocolaire de l'ambassade française sur les lieux le jour de l'accident, je commence à me dire que la France non plus ne veut pas que cet élément s'ébruite.
Pollet s'assoie lourdement et secoue la tête tout en poussant un long soupire.
— Ne vous tracassez pas William, la charge administrative des dernières semaines me pèse. Le Marché de Noël a créé son lot d'interpellations et de paperasse. Il me faut des vacances.
Le commissaire n'a pas pris de vacances cet hiver à cause du Marché de Noël strasbourgeois qui s'éternise depuis fin novembre. Plus de quatre millions de touristes venant du monde entier, ça occupe. Et moi qui me la coulait douce en famille après avoir ajouté mon affaire Halais sur la table.
— Ménagez vous commissaire. Vous avez raison, toute cette affaire n'est probablement qu'une farce entre chercheurs, à notre retour de Genève tout sera peut être clarifié.
Je me lève, lance un regard compatissant à Robert Pollet qui reprend son travail administratif, l'ordinateur maintenant à jour. Je sors du bureau et l'entend tout juste répondre dans un souffle.
— Espérons le.
Il est 18h passé. Je m'apprête à quitter le commissariat lorsque mon téléphone sonne.
C'est Marine.
— Allô grande sœur ? Tu as déjà du nouveau pour moi ?
J'entends le téléphone frotter contre du tissu pendant quelques secondes, des bruits secs, une voix distante.
— William ? Excuses-moi, je mettais mes écouteurs sans fil, j'ai du nouveau. Enfin pour être exact j'ai du nouveau depuis 14h, mais j'ai dû enchaîner quatre heures de réunions pas plus utile l'une que l'autre. Une vrai perte de temps. Mais j'ai pu mieux comprendre les serveurs de la poste. J'ai trouvé plein de choses.
Je sens Marine fière d'elle à l'autre bout du fil, un grand sourire et prête à m'expliquer tout ce qu'elle a fait et en quoi c'était génial.
— Dis moi tout, tu as des adresses ?
Pause de quelques secondes.
— Alors, non, c'est plus compliqué que ça. Tu m'as envoyé trois types de timbres. Des timbres achetés sur Internet, avec un QR code, que j'ai scanné pour obtenir leur identification ; des timbres classiques oblitérés ; et des timbres étrangers.
L'explication commence, heureusement je connais ma sœur depuis littéralement toute ma vie, et j'ai fini par apprendre les termes techniques.
— Tu as de la change, j'ai travaillé avec la poste il y a quelques temps sur un projet de migration de leur base de donnée. Figure toi qu'ils n'ont toujours pas invalidé mes accès. Après deux ans ! Malheureusement mes accès concernaient la base de donnée des ressources humaines, rien à voir avec le service de tri.
Mais tiens toi bien William, leur API de suivi postier fonctionne avec ces mêmes identifiants ! Il n'y a presque aucun contrôle d'accès. Je suppose qu'on m'avait donné des accès techniques et pour une raison stupide ils sont valide sur tout le réseau interne de la Poste.
J'ai rapidement trouvé l'URL pour tracer le parcours d'une lettre recommandée à partir de son numéro de suivi.
Oh non, Marine ne va pas s'y mettre avec le numéro de suivi.
— Bingo, l'identifiant des lettres achetées sur internet fonctionne parfaitement avec cette URL. J'ai la date du dépôt et le premier centre de tri par lequel la lettre est passée. Pour les autres timbres j'ai du fouiller un petit peu car ça ne fonctionnait pas. Après plusieurs recherche infructueuses, j'ai simplement tapé un des codes sur Internet. Il se trouve qu'il y a une liste publique des identifiants de bureau de poste, et que ce nombre correspond simplement au bureau de poste, ou centre de tri. Encore mieux, le document public contient l'adresse exacte du bureau.
— On n'a pas été fort sur ce coup, c'était depuis le début sur le net ?
— Oui ! Je t'ai fait un petit script pour scanner toutes les photos de timbres, trouver la bonne source d'information et te générer un tableur bien propre.
Je viens en effet de recevoir un e-mail de Marine, j'y trouve un tableur avec pour colonnes le nom de la photo, l'identifiant trouvé, la date d'envoi, et l'adresse du premier centre de tri ou bureau de poste par lequel l'enveloppe est passée. C'est parfait, j'ai hâte de le partager à Monia demain pour recroiser les informations.
— C'est parfait Marine, je suis devant le document.
— Super. J'ai essayé d'obtenir l'adresse exacte des expéditeurs. Même pour les timbres achetés par internet, l'information ne m'est pas directement accessible. Il faudrait que j'accède à la base de donnée client qui contient les achats, identités de acheteurs et cartes de crédits. Je suis tentée et je dois pouvoir le faire. Cependant, je ne penses pas que tu veuilles me voir à la une des journaux pour avoir causé une énième fuite de données chez la Poste.
Je lui répond d'un air taquin.
— Non, en effet. Mais j'ai l'impression que la célébrité ne t'aurai pas déplu.
— Peut-être bien. J'y penserai. Je le mérite non ?
Elle rigole, puis me demande comment je vais payer ma dette d'un air faussement sérieux. Je lui dit que je lui amènerai des LEGO. Je ne sais pas qui de nous deux préfère cette activité le plus. En tout cas c'est la solution facile pour tout anniversaire, Noël, ou dette frère-sœur.