Book Front Cover
Book Spine
Book Back Cover

Chapitre 6

Commissariat de l'Orangerie, Strasbourg, France

Je fais la queue à la poste et ça n'avance pas vite.

 

L'enquête est maintenant officielle, je travaille même en duo avec Monia qui est restée au commissariat pour analyser les noms donnés par Madame Eudsone.

Aux dernières nouvelles il y en a 457.

Eudsone a décidé de noter sans exception chaque personne qui a serré la main à Sébastien Halais au cours des dix dernières années.

Ou même simplement été dans la même pièce.

Ou juste entrevu dans dans un couloir.

J'ai l'impression que n'importe quel nom apparaissant à côté de Halais sur une page web quelconque a gagné sa place dans le rapport de Eudsone. J'espère que Monia arrivera à y mettre de l'ordre.

 

Devant moi une femme tente de déposer un colis sans succès. Un agent de la poste désabusé lui répond d'une intonation plate, sans émotion. Je les écoute distraitement.

— Ce n'est pas la poste qui prend en charge les Colissimo ?

— Si madame, mais pour ce colis, il faut le déposer à la poste du Tribunal.

— Comment ça ? Il y a écrit Colissimo sur la porte ?

— Oui madame, mais ce numéro correspond à la poste du Tribunal. Il faut se rendre là bas.

À ma droite un homme d'une quarantaine d'année parle avec une autre agent, une femme, qui semble plus dynamique.

— Je viens de la poste du Tribunal. J'y ai déposé un Colissimo, mais pour le second ils m'ont dit qu'il devait être déposé ici ?

— Tout à fait, je le prend. Vous pouvez le déposer ici c'est tout bon pour moi.

— Et l'autre il fallait le déposer là bas ?

— S'il l'ont accepté alors tout à fait, il fallait le déposer là bas.

Un nouveau mystère à résoudre ces Colissimo.

Mais je ne suis pas là pour ça aujourd'hui.

 

C'est mon tour. Je tombe sur l'agent sans émotions.

— Bonjour monsieur, pourriez-vous m'indiquer d'où provient ce document à partir du tampon d'oblitération ?

Je montre une photo d'un timbre français tamponné.

— Vous avez un numéro de suivi ?

— Non. Je fais partie de la police judiciaire, nous enquêtons sur ces lettres et leurs expéditeurs. Pourriez-vous nous en dire plus ?

— Je peux vous dire ou se trouve votre lettre avec le numéro de suivi.

Je suis perplexe. Je vais recommencer.

— Vous voyez, sur cette photographie se trouve un tampon postal daté et numéroté. La date semble être le 29 octobre 2029. Et le numéro le 0887 0A 01.

— C'est un recommandé ?

— Je ne sais pas, peut être que vous avez l'information dans votre système ?

— Vous avez un numéro de suivi ?

Ça ne va pas être simple. Derrière moi, quelqu'un s'impatiente et me lance des regards noirs.

— Oui, essayez le 0887 0A 01.

L'agent se tourne vers son ordinateur et entre le numéro, non sans me demander de l'épeler de nouveau deux ou trois fois. Le système charge me dit il. Enfin ! Il se passe quelque chose !

— Ce n'est pas un numéro de suivi valide. Le numéro de suivi se trouve sur le carnet de timbres, à côté du timbre que vous avez utilisé.

Bon, je vais y rester la journée si ça continue. J’abandonne. Je ne comprend pas quelle magie permet aux bureaux de poste d'exister encore à ce jour.

 

Juste avant de sortir, je tente ma chance avec l'autre agent. Une jeune femme qui semble plus dynamique.

— Bonjour, je suis de la police et j'ai quelques questions sur ce document ?

— Bonjour, montrez-moi ça. Ah non nous ne pouvons pas rechercher un courrier à partir de ce numéro, c'est un numéro technique.

— Rien que vous ne puissiez m'indiquer à votre connaissance ?

La jeune agente réfléchit quelques temps.

— C'est un numéro qui est déposé sur le timbre pour le marquer comme usé. Ça évite qu'on puisse réutiliser le timbre pour un autre envoi. Ce n'est pas systématique, les timbres avec code barre, par exemple, sont marqué comme utilisé informatiquement au moment de l'achat. Dans tous les cas pour ce timbre je ne peux rien faire, essayez de contacter le service technique, mais ça reste des données confidentielles.

J'ai en effet quelques timbres achetés sur internet qui comportent un code bar. Pour les autres, s'ils sont tamponnés trop tard dans la chaîne d'envoi, ça faussera complètement l'estimation du lieu d'expédition.

— Ce numéro ne me permettra pas de retrouver l'expéditeur dans tous les cas si je comprends bien.

— Non en effet, pas pour ce type de numéro. Au mieux, vous trouverez le premier centre de tri par lequel est passé le courrier. Entre le centre de tri et la boite aux lettres publique, il n'y a aucune traçabilité à ma connaissance.

— Je vois merci.

— Ah, par contre, si vous avez accès au service technique, les timbres achetés sur internet peuvent peut être vous permettre de remonter à l'acheteur ou bien à sa carte de crédit !

En effet ! Cette femme mérite une promotion. Même si pour le moment je ne suis pas avancé. Je lui fait un grand sourire.

— Merci beaucoup. Vous devriez proposer du café à votre collègue, il n'a pas l'air bien éveillé.

Elle hoche discrètement la tête laissant échapper un léger soupir.

Ça ne doit pas être facile tout les jours.

* * *

J'appelle ma sœur sur le chemin du retour au commissariat. Oui j'ai une sœur. Et elle travaille pour une grosse boite de service en informatique. À chaque repas de famille elle nous baratine sur l'industrie qui a un niveau technique catastrophiquement bas. Tout le monde comprend surtout que c'est elle qui a un niveau particulièrement élevé.

— Allô William ?

— Coucou Marine. J'ai besoin de toi pour un service informatique, tu as quelques minutes ?

Marine déteste qu'on lui demande un service informatique. D'après elle, à partir du moment où on travaille avec des ordinateurs, on n'est bon qu'à rebrancher la télévision, acheter la bonne manette de jeu pour le neveu, ou changer les piles du diffuseur de parfum.

— J'espère que ce n'est pas pour réparer ton imprimante.

— Ça c'est maman.

— Oui, et elle continue à m'appeler une fois par mois au moins.

J'éclate de rire. Il y a deux semaines encore, à Noël, elle voulait imprimer le menu du repas familial et ça n'a pas manqué. Je suis sûr que l'imprimante et elle sont de mèche pour nous forcer à passer du temps en famille.

— Alors de quoi a-tu besoin ? Je ne peux toujours pas hacker les ressources humaines de la police pour toi par contre.

Ce serait pourtant bien d'ajouter un zéro sur ma fiche de salaire. Un jour elle y parviendra !

Je lui indique que notre cible du jour, c'est la poste.

— La "poste" poste ? Ceux qui ont lâchés un million de pièces d'identité dans la nature l'année dernière ?

— Tant que ça ?

— Après ils savaient comment gérer la situation puisque c'est aussi arrivé en 2022, sur un demi million d'identités personnelles. Après ce n'était que des informations d'identité, pas le document en lui même encore.

— En effet, ils ont appris de leurs erreurs semble t'il. 2022 le texte, 2028 les documents entiers.

— Tu oublies l'attaque de 2025, et le bug de 2019.

— Ils ont fait quoi en 2019 ?

— Tu pouvais changer d'URL et te retrouver sur le compte de quelqu'un d'autre.

— Ah oui quand même. 

C'est à son tour de rigoler à l'autre bout de la ligne.

De mon côté, j'ai l'impression qu'il y a une fuite de données tous les deux mois de toute façon. Ma carte d'identité doit bien y être en trois ou quatre exemplaires sur le dark net.

— Et comment tu sais tout ça exactement ?

— Alors pour commencer, c'est très simple je sais tout. Et ensuite, j'ai travaillé pour eux il y a quelques années sur leur logiciel interne. Dis moi de quoi tu as besoin et je vais voir ce que je peux faire.

Marine trouve toujours une solution quand il y en a une. Ça ne devrait pas prendre longtemps.

— Je t’envoie une photo d'un timbre oblitéré.

— Oblitéré ?

— Ça veut dire tamponné par la poste. Je croyais que tu savais tout ?

— C'est ça, la prochaine fois c'est toi qui répare l'imprimante de maman. J'ai reçu la photo.

J'attends quelques seconde. J'entends Marine marteler le clavier de son ordinateur.

— Alors tu trouves quelque chose ?

— Non, mais ! Tu as cru que ça marchait comment toi ? Je raccroche et je te rappelle dans la semaine.

Elle raccroche avant même que je lui dise au revoir.

J'en profite pour lui envoyer les autres photos que j'ai. Ça va être difficile d'attendre.

* * *

J'arrive au commissariat. Monia a peut être du nouveau de son côté. Je la trouve les yeux perdus dans le vague. La petite imprimante à l'autre bout de son bureau sortant plusieurs feuilles.

— Alors ça a donné quoi la poste ?

Je m'assoie sur une chaise et roule jusque son bureau.

— J'ai mis quelqu'un sur le coup. Et toi ?

— Attrapes les feuilles dans l'imprimante là.

Je donne les feuilles à Monia qui commence à les découper.

— Eudsone a ratissé large. Il m'a fallu un sacré moment pour retrouver chaque identité, job, et surtout leur lien avec Halais

— Alors ?

— Ça donne rien. C'est comme si j'avais pris comme suspects tous les employés de l'université de Genève. Autant reprendre de zéro.

Monia se lève et attrape une grande carte d'Europe, qu'elle fixe sur un tableau en liège. Elle y accroche quelques noms avec des punaises colorées.

— Je te rassure je ne vais pas tous les mettre. J'ai isolé les directeurs de labo en rouge, je les place sur leurs universités. Il y en a un peu partout, surtout en France, mais comme on s'y attendait un peu partout en Europe.

Elle prend des punaises bleu dans sa main.

— En bleu, je met les représentants d'entreprises privées, je les place à leur domicile en supposant qu'ils ne sont pas trop loin de leur lieu de travail. Mais je ne vois pas pourquoi des entreprises concurrentes s'allieraient pour menacer Halais, c'est pas comme ça qu'ils risquent de l'embaucher.

— Peu probable en effet. Je vois mal Halais vendre des secrets industriels à droite à gauche de toute façon. Eudsone m'a affirmé qu'il n'avait jamais accepté de contrat privé.

— On a d'autres couleur de punaises que le blanc ? Ça va pas se voir. Ah voilà on en a des vertes là bas.

Monia attrape des punaises vertes sur un bureau un peu plus loin.

— En vert j'ai gardé les politiques et fonctionnaires des hautes sphères. J'ai des choses intéressantes, le ministre des armées, ministre de l'énergie, des finances, des agents à la DGSI et la DGSE, enfin un peu tout le monde.

— Hors France aussi ?

— Je n'ai pas réussi à en trouver, à part une personne, peut être, au Luxembourg. Certains noms ne correspondent à rien dans le logiciel, et sur internet ils n'apparaissent qu'une ou deux fois. Peut être des noms d'empreints, mais je pense plutôt à une erreur de Eudsone. Pour les verts, je les place à Paris, mis à part le Luxembourgeois.

Je regarde le tableau, perplexe. La carte est couverte de punaises colorées. Nous aurions juste pu marquer toutes les grandes villes et obtenir le même résultat. J'ai bien peur que les données de Marine ne nous permettent pas non plus d'y voir plus clair, tant que nous n'avons pas restreint ces noms.

Il y a un livre qui regroupe les corrélations impromptues - et bien évidement sans fondement - dont j'ai oublié le nom. Il y est indiqué que la consommation du Munster en France est corrélée avec la variation de distance entre le soleil et Saturne entre 1995 et 2030, et ce avec une précision de 98%.

Il n'est pas impossible ici que nos punaises colorées soient en corrélation totales avec la distribution des boulangers en Europe, ce qui ne ferait pas avancer notre enquête. Sauf peut être si toute cette histoire fait suite à une étude de Halais sur les Bretzel.

— Tu penses que Halais aimait les Bretzel, Monia ?

* * *

Un genoux sur mon bureau, affalé sur ma chaise de bureau à roulettes, je tourne d'un côté puis de l'autre, en réfléchissant à la situation. Monia, de son côté, essaye de lister les projets de recherches et projets privés auxquels les noms seraient rattachés.

À ce stade, je vois deux directions à suivre. Tout d'abord, les résultats de Marine. Si elle réussi à tracer les timbres, nous obtiendrons au pire des adresses de centre de tris régionaux ou municipaux, au mieux des bureaux de poste. Pas d'adresses précises. Cela nous permettra quand même d'éliminer quelques noms sur la carte.

Ensuite, il faut que Monia et moi nous rendons au bureau de Halais qui se trouve à Genève. Il faudra que je négocie un petit peu avec Pollet, ce qui devrait être plus simple maintenant que nous avons l'appui de la procureure.

D'après les éléments que nous avons, une menace de ce type organisée par des entreprises privées est très improbable. Il faudrait soit que plusieurs entreprises travaillent ensemble dans ce but, ce qui ne fait aucun sens ; soit une entreprise qui possède des bureaux dans une dizaine de régions françaises et quelques grandes villes européennes, ce qui ne correspond pas trop aux types d'entreprises technologiques approchant les chercheurs comme Halais ; soit une entreprise technologique qui aurait missionné des employés en télétravail, ce qui me semble de nouveau hautement improbable.

Reste donc les gouvernements, qui sont plus directs et ne joueraient pas à ce type de jeux de pistes. Et enfin les universitaires.

Plusieurs chercheurs aurait donc collaboré pour menacer le chercheur. En soit plus j'y pense plus il est possible en effet que ça soit une farce. Quoi qu'il en soit, se rendre au bureau de Halais nous en apprendra plus sur cet axe.

 

Je lance mon stylo sur Monia, cachée derrière son écran. Elle se penche vers moi.

— Quoi ?

— Tu trouves des choses intéressantes ?

Monia me fait signe de la rejoindre. Je roule jusqu'à elle, ces chaises de bureaux roulantes m'amusent beaucoup.

— Je suis loin d'avoir terminé. Mais il faut définitivement creuser les projets de recherche. Il y a énormément d'argent en jeu. Presque tous les projets théoriques sur lesquels je tombe sont financés. Les projets expérimentaux, prépare toi, regarde : développement de capteurs UHF, pour Ultra Haute Fréquence, demande d'investissement 50 million d'euros, validé en l'espace de quatre mois par un organisme européen. HORUS, ça te dit quelque chose.

— Absolument pas.

— Ce n'en est qu'un parmi d'autre. Les financements sont souvent la sommes de plusieurs organismes. Pour celui-ci, confinement magnétique et supra-conductivité, quoi que ça veuille dire, financé par Thalès, la DGA, et CAP pour "Cavities Active & Passive" qui semble être un organisme européen. Total financé, 800 millions d'euros.

C'est vrai, l'Europe investie des milliards dans la physique théorique depuis quelques années maintenant. Pour le moment sans résultats clairs, sinon quelques innovations par ci par là. Se pourrait-il que Halais soit menacé pour avoir empêché certains de ces investissements à d'autres universitaires ? Ça ne fait pas sens, les financements semble être donné à qui veut sans plus de diligence. On est bien loin des centaines d'expéditeurs qui n'auraient pas eu leur part du gâteau.

— Ça pourrait être une piste, c'est trop d'argent pour que ça ne puisse pas être un mobile probable pour le cas de Halais. Même si je ne vois pas qui est lésé pour en vouloir à notre défunt Nobel. Qu'en penses tu ?

Monia acquiesce.

— Je continue de rassembler les informations, peut-être qu'on trouvera quelque chose de commun à tout ou une partie de ces noms.

— De mon côté je vais voir Pollet pour le trajet à Genève.